Sylvaine Arrivé

Les Voyageurs de l'été





    Les Voyageurs de l’été, c’est d’abord un roman qui coule de source. Une très vieille dame entre dans une maison de retraite pour y finir ses jours. Les souvenirs remontent. Elle se souvient de vacances heureuses prises avec son mari, disparu. Bientôt c’est lui qui prend la parole tout au long de ce périple dans la province française et fait à son tour surgir les souvenirs du passé. Une figure nouvelle apparaît, celle de sa précédente épouse, une romancière qui a sombré dans la folie…

    Dès le début cependant clignotent des petites lumières, effets d’échos, variantes du même motif, chansons et chansonnettes, voix de poètes, descriptions perecquiennes, chiffres récurrents, qui peu à peu troublent la limpidité du roman, lui font perdre ses repères, font vaciller les identités, ouvrent des gouffres vertigineux. Une sourde inquiétude surgit. Le motif de la chute mortelle, une fresque peu à peu déchiffrée qui se révélera danse macabre, ponctuent l’itinéraire qui ne perd rien de son charme mais invite au fil des pages la mort à se mêler aux vivants. Rien pourtant de pesant dans ce livre tout en allusions, en subtiles mises en abyme, en humour léger. Tout progressivement se métaphorise, le roman devient poème. C’est du grand art. Un premier roman envoûtant dont les variations musicales sont déjà prêtes à paraître avec deux autres titres dont le prochain : Vanités





    Après avoir été enseignante, Sylvaine Arrivé se consacre aujourd’hui entièrement à l’écriture et nous livre avec ce premier roman l’un des volets de sa trilogie. Son écriture précise évite les automatismes et les stéréotypes de langage. Elle défend une écriture «sans gras» mais «en quelque sorte tout de même épaisse, dans laquelle on ait plaisir à mordre comme dans une pâtisserie savoureuse; avec parfois, ici ou là, une phrase vraiment longue, dont le déploiement syntaxique rend compte de la complexité des processus de pensée ou des sentiments, ou bien aussi, de la spécificité d’un objet décrit, pour pouvoir, au plus juste, le donner à voir ». À cette « épaisseur » s’allie une fluidité grâce à un travail sur le rythme et la musicalité. Tous les registres de langue sont présents : ni le subjonctif imparfait, ni un style très direct, très parlé et très familier – les deux extrêmes pouvant voisiner sans solution de continuité – ne sont interdits.
    Il s’agit également d’une écriture nourrie d’autres textes. Ces fragments de mémoire que la romancière orchestre avec science et subtilité parlent au lecteur et constituent pour lui de petits repères, de petites réminiscences. Là, pas plus qu’entre les différents registres de langue, il n’y a rupture ou hiérarchie : tous ces textes, de quelque origine qu’ils soient, se trouvent mêlés dans le creuset et, ensemble, tissent quelque
chose, un quelque chose dont nous autres sommes faits : de bouts de tissus de textes.
    Ainsi, dans un univers qui ressemble au nôtre, les
personnages de Sylvaine Arrivé se tracent des trajectoires aléatoires mais auxquelles ils se tiennent avec énergie et constance – manière de mettre de l’ordre et du sens là où, sans cela, il n’y en aurait pas. Bien sûr, ils sont presque toujours lecteurs et assez souvent « écriveurs » : personnages de textes, ils s’en alimentent et en produisent. Et le lecteur se prend au jeu, oublie qu’ils ne sont que «de mots», s’attache à eux et s’émeut de leurs aventures qui oscillent entre légèreté et gravité.
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