Claude Debon

«Calligrammes» dans tous ses états





    
    L’auteur d’Alcools et des poèmes à Lou est aussi le poète-soldat de Calligrammes, un recueil de poèmes difficilement élaboré pendant la Grande Guerre.
    « Calligrammes » dans tous ses états apparaît d’abord comme un album : présentés dans l’ordre du recueil publié en 1918, les manuscrits d’Apollinaire nous révèlent une poésie à l’état naissant, avec ses hésitations, ses repentirs, ses censures imposées par le temps de guerre, ses trouvailles ultimes. Ils nous racontent une histoire.
    Pour chacun des 84 poèmes du recueil original de Guillaume Apollinaire sont reproduites toutes les étapes de la création. On découvre non seulement que le poète invente progressivement ses poèmes, mais qu’il les a souvent longuement travaillés : « La Nuit d’avril 1915 » ne comporte pas moins de 13 états avant l’édition originale.

    L’intérêt de ces reproductions est génétique et esthétique. Calligrammes, pour la première fois dans un recueil poétique, offrait des poèmes à lire mais aussi à voir. Apollinaire, fécond dessinateur, veut concilier l’art du peintre et celui du poète. Les manuscrits des calligrammes sont une oeuvre d’art. Certains d’ailleurs ont été directement « clichés » dans le volume. Les autres, avant d’être transcrits en caractères typographiques, donnent à voir la trace émouvante de la main du poète.
    Ces étapes de la création, qui aboutissent à la version originale, n’ont pas été reconstituées sans difficultés. Dispersés dans des fonds divers, les manuscrits et les épreuves ont dû être situés à leur place chronologique. Une reconstitution minutieuse de la genèse du recueil était nécessaire. Car, contrairement à des idées encore répandues, Calligrammes s’est constitué dans des conditions particulièrement pénibles. Ce furent d’abord son engagement dans la guerre et l’éloignement de Paris jusqu’à sa blessure en mars 1916 qui obligèrent le poète à confier ses poèmes à des destinataires divers. La cruauté ou l’inconscience de Lou le privèrent des poèmes d’amour qu’il lui avait envoyés. À son retour, l’absence de typographes qualifiés, les conséquences de sa blessure retardèrent la réalisation de son projet, tout en lui donnant le temps de le modifier profondément.
    L’introduction retrace au plus près cette lente gestation, avant d’aborder l’accueil mitigé fait au volume et de dessiner les grands traits de son originalité. Ce livre a en effet aussi un caractère scientifique. Chaque poème est accompagné du descriptif des avant-textes, mais aussi de notes explicatives, d’un commentaire et d’une bibliographie sélective qui, elle-même, renvoie à une bibliographie générale.
    C’est dire que « Calligrammes » dans tous ses états a une double vocation : permettre la découverte des poèmes d’Apollinaire à l’état naissant, et donner les instruments d’une connaissance et d’une lecture renouvelées du recueil.
    384 pages au fil desquelles estmise en lumière l’histoire d’une écriture en perpétuelle métamorphose. Calligrammes allait, par la force du destin, devenir la dernière création du poète. Elle s’est faite sous le signe d’une Beauté elle-même nouvelle, qu’il a cultivée envers et contre tout. Si Apollinaire n’a pas survécu au conflit de 1914-1918, sa confiance en la parole poétique, préservée jusqu’au coeur de la Grande Guerre, est parvenue jusqu’à nous. Ce livre en est un témoignage.





Claude Debon, Professeur émérite à l'université de la Sorbonne nouvelle-Paris, ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure, est spécialiste de poésie contemporaine.
Elle a soutenu en 1978 une thèse intitulée Guillaume Apollinaire de 1914 à 1918, sous la direction de Marie-Jeanne Durry, et écrit de nombreux articles et ouvrages sur le poète, dont un récent Claude Debon commente " Calligrammes " dans la collection Foliothèque chez Gallimard (2004). Dans le sillage de Michel Décaudin, fondateur des études apollinariennes, elle œuvre avec un groupe de spécialistes à faire vivre la poésie du mal-aimé en organisant à son tour séminaires et colloques.
Claude Debon a aussi publié de nombreuses études sur des poètes contemporains ainsi que le premier volume des œuvres complètes de Raymond Queneau, consacré à la poésie, dans la bibliothèque de la Pléiade.

    Prix Ronsard, Tour, 2010.
    












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